Tom Ford récidive donc au cinéma sept ans après A Single Man.

Il peut être intéressant de s’intéresser deux minutes au bonhomme avant de visionner Nocturnal Animals. Styliste accompli et reconnu, revenu de chez Gucci et Yves Saint-Laurent, Ford part avec un bagage dans le monde de la mode qui ajoute à Nocturnal Animals une dimension supplémentaire et éventuellement une autre des nombreuses interprétations auxquelles le film est sujet. A partir de cette information, il semblerait normal (logique?) d’attendre de Nocturnal Animals une œuvre purement esthétique. Le cinéaste aurait-il autre chose à raconter en dehors de son image ? Plutôt, oui.

https://i2.wp.com/fr.web.img3.acsta.net/r_1920_1080/pictures/16/11/02/16/32/417192.jpgArt moderne

Le film met en scène Susan, quarantenaire un tantinet blasée par l’art qu’elle exerce en tant que galeriste à Los Angeles. Son mari distant, Susan porte un regard vide sur ce qui l’entoure, jusqu’au jour où elle reçoit le roman de son ex-mari, Edward, épousé prématurément il y a une vingtaine d’années. Susan commence donc à lire l’ouvrage de cet ancien amour qu’elle n’a pas revu depuis 19 ans. Une œuvre qui va vite la bouleverser…

https://i1.wp.com/fr.web.img6.acsta.net/r_1920_1080/pictures/16/12/05/10/06/504166.jpgAu nom de la loi

Dés les premières secondes, Nocturnal Animals déroule son générique sur un défilé de personnes âgées, toutes des femmes, au physique ingrat. La mise en scène les présente comme des hybrides, entre monstres de foires et objets de fascination. Peu de scènes qui suivront feront véritablement écho, en terme d’esthétique, durant le long-métrage. Il s’agit pourtant d’un point d’ancrage qui trouvera sa place dans la symbolique qu’entretient, entre autres, Nocturnal Animals. Sous des apparats qui invitent le spectateur à évaluer le film sous des aspects alambiqués, la grande surprise de Nocturnal Animals vient de son épatante limpidité narrative, bien plus que sa forme. La mise en abîme au cinéma est un exercice parfois difficilement contrôlé. Ici, tout à l’écran témoigne d’une entreprise linéaire, alternant les séquences quasi oniriques (la lecture régulière du roman par Susan en direct, incluant le spectateur) et les phases en temps réel qui font office de retour à la « banalité » du quotidien de Susan, souvent entrecoupé de flash-backs. Le découpage de Ford est d’une maîtrise remarquable. Il cisèle et arrive à homogénéiser deux mondes comme le jour et la nuit. Le cadre est stable et minutieux face au réel, presque aseptisé tandis qu’il tremble au gré du polar redneck que déroule l’ouvrage de l’ex-mari Edward (la scène d’ouverture sur l’autoroute, étirée à l’extrême sans aucun répit, est un modèle de tension et d’efficacité). Les acteurs qui incarnent cette tragédie interprètent de manière plus que crédible des personnages vus et revus, Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Aaron Taylor-Johnson et Michael Shannon en tête. A tel point que les apparitions de Armie Hammer, Jena Malone et Michael Sheen en cours de route ne font plus qu’office de diversion.

https://i1.wp.com/fr.web.img2.acsta.net/r_1920_1080/pictures/16/11/02/16/34/266838.jpgHitcher

A bien des égards, Nocturnal Animals est un film où la fiction et la réalité se télescopent sans cesse, où la symbolique est reine. Derrière sa retenue évidente, le film offre moult interprétations, voir même explications sur la notion du regret. Il s’agit là d’extérioriser via la fiction ce que le réel a transmis à cette dernière. Nocturnal Animals a cette élégance de ne pas proposer de twist scénaristique voyant et voyeur, laissant dans la tête du spectateur une fin à multiples visages. Il n’y a dans le film aucun élément frôlant la complication de la résolution. Tout est à sa place, mesuré. C’est en cela qu’il puise sa richesse, en se permettant d’accomplir une œuvre complète d’un point de vue tout à fait prosaïque (les différentes teintes de thriller qu’il arbore) et un autre film d’une modestie surprenante quant à l’élaboration des rapports humains qu’il film, écrit, en direct, sans jugement. Une certaine leçon de mise en scène et de storytelling, en somme.

Nocturnal Animals de Tom Ford. Sortie le 4 janvier 2017.

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Martin Lesteven

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